Testament à l’anglaise de Jonathan Coe

De Jonathan Coe

4.5/5

La famille Winshaw est ancestrale, riche, connue des hautes sphères, et assoiffé de pouvoir et d’argent. Durant la seconde guerre mondiale, Godefray, l’un des frères Winshaw, meurt dans le crash de son avion de guerre, abattu par les allemands lors d’une mission. Tabitha, la sœur un peu farfelue de la famille, crie à la trahison, persuadé que leur frère ainé Lawrence à renseigné les allemands pour tuer leur jeune frère. Dans les années 80/90, l’écrivain Micheal Owen, alors qu’il vient d’entamer une carrière prometteuse de romancier, se voit proposer d’écrire la biographie de la famille Winshaw, commandé par la vieille Tabitha Winshaw, enfermée par sa famille dans un hôpital psychiatrique depuis les années 40. La grosse somme d’argent proposé par Tabitha convainc Michael Owen de se lancer sur les traces de cette famille, qui va l’obséder pendant une bonne décennie, et lui faire rencontrer tous les membres de la famille…

ça fait plusieurs années que ce roman est dans ma pal, il était grand temps de le lire! Le roman commence donc avec la mort de Godefray, le frère préféré de Tabitha, le seul de la famille qui n’était apparemment pas pourrie jusqu’à l’os. Car dans la famille Winshaw, ils sont tous plus détestables les uns que les autres, une horreur, des personnages qui proposent les pires aspects de l’humanité.

Le roman passe des années 40 aux années 80/90, avec l’introduction du personnage écrivain Michael Owen, et en flashback, on repart dans les années 50 pour voir quelques épisodes de l’enfance de Michael qui marqueront sa vie et son destin. Le roman se découpe aussi en plusieurs partie, chacune se concentrant sur un des membres de la dernière génération de la famille Winshaw, des années 50/60 jusqu’au présent, c’est à dire le début des années 90. On peut voir Henry, le politicien qui retourne sa veste et change de partie quand ça l’arrange, un homme sans scrupule, froid et sans émotion.

Dorothy, qui épouse par intérêt un agriculteur locale et transformera sa petite ferme en énorme exploitation agricole moderne, pour créer un empire alimentaire. Aucun sentiment ou amitié pour son mari, Dorothy ne pense qu’à faire de l’argent encore et toujours, peu importe l’hygiène, la maltraitance des animaux, les produits horribles pour produire plus à moindre cout, sans aucune considération pour la santé publique. Dorothy est l’une des personnes les plus exécrables de la famille Winshaw, ne mangeant pas ce qu’elle donne en pâture au peuple anglais, sachant très bien les risques potentiels. Elle n’hésiterait pas à tuer pour engranger un million de dollar supplémentaire.

On fait aussi la connaissance de Hillary, qui après avoir ruiné une entreprise en bonne santé, devient chroniqueuse dans un journal, avant de prendre le pouvoir et de virer son mentor. Ou bien Mark, aussi froid qu’un sociopathe, sa réaction à la mort de sa femme est glaçante. L’homme passe son temps à fricoter avec les dictateurs, et vendre des armes aux plus offrants.

Plus on avance dans l’histoire plus la famille Winshaw nous devient familière, et plus on ressent ce que ressent Michael Owen face à ces individus, on a des envies de meurtres. Au travers de ces portraits, Jonathan Coe nous présente un dure constat sur l’Angleterre des années Thatcher, les classes moyennes ou modestes qui s’appauvrissent, les plus riches qui s’enrichissent, le système de santé qui s’écroule, l’agriculture et l’élevage intensif qui marchent sur la tête. On est loin de l’Angleterre de carte postale, et on ne peut pas dire que ça donne envie de s’y rendre!

Les personnages sont nombreux, les Winshaw, Michael Owen, sa voisine solitaire, j’ai adoré les discussions et rencontre entre Michael Owen et le détective privé qui enquête sur les Winshaw depuis les années 50, un vieillard quelque peu pervers, à l’humour tranchant. Michael Owen est aussi un personnage intéressant, obsédé par un film vu au cinéma quand il était petit et qui ne peut s’empêcher de le regarder encore et encore à l’age adulte, traumatiser par un secret de famille qu’il découvre tardivement, et qui mettra sa vie sur pause pendant presque une décennie.

Ce qui caractérise surtout le roman de Jonathan Coe, c’est son cynisme et son humour so british, acerbe, fin, intelligent, parfois noire. Le roman est un beau pavé, mais les pages tournent toutes seules, on ne s’ennuie pas une seconde, et rien n’est superflue. Un roman riche, qui flirte avec différents genres, le drame, l’intrigue politique, la saga familiale, la romance, la réflexion sur la solitude, une vision de l’Angleterre de Thatcher, ou encore le thriller noire, et une fin digne d’un roman d’Agatha Christie. Un roman riche qui part dans beaucoup de sens mais qui ne se perd jamais en route, Jonathan Coe sait où il va, à lire!

Lu dans le cadre du Mois anglais